« Manger le foie » et plus anciennement « manger la misse » (rate)***
Lorsqu’un gibier était abattu, la coutume en Franche-Comté (à Voillans j'en suis sur) voulait que l’heureux chasseur qui avait tué l’animal invite les participants à la battue à venir manger un morceau de l’animal tué.
À Voillans, c’était surtout pour un chevreuil ou un sanglier, donc du gros gibier.
Avant le repas, le gibier était dépouillé, découpé en parts égales et numérotées. Les abats — foie, rate, poumons — étaient mis de côté, avec un gigot, pour le repas du soir.
Ensuite, chaque chasseur participant à la battue tirait le numéro de sa part, bon morceau ou moins bon.
Autour d’une longue table, chacun avait apporté, comme le voulait la coutume, sa miche de pain et son litre de vin rouge, acheté aux Docks ou à la coopérative. Le repas était simple, mais les soirées étaient souvent longues et surtout très conviviales.
On se retrouvait dans le poêle, la pièce à vivre des maisons comtoises. Après un ou deux canons de gros rouge, les voix montaient. On reparlait de la chasse, de la traque, des tirs, chacun ayant bien sûr sa façon de raconter les événements. Les plaisanteries et les histoires de chasse faisaient partie de la soirée.
L’ambiance était très colorée et aussi très enfumée par la fumée des cigarettes que nos vieux paysans comtois roulaient entre leurs gros doigts boudinés par le travail manuel. Je me rappelle que c’était du tabac gris « Caporal » et que les feuilles étaient de marque « JOB ».
Je me souviens aussi qu’une fois la cigarette fumée, le mégot bien humecté, certains des plus âgés enlevaient discrètement la partie brûlée et chiquaient le restant. Diable ! Faut rien laisser perdre !
Le repas commençait par une bonne soupe cuisinée avec une partie de la tête de l’animal abattu et des légumes du jardin pour l’épaissir.
Puis venaient les patates avec les abats.
Après les abats venait le gigot, coupé en fines tranches et arrosé d’une sauce épaisse faite de champignons, surtout des trompettes-de-la-mort, puisque c’était la saison, avec quelques morilles séchées du printemps dernier, pas beaucoup, car c’était une denrée assez rare.
À mesure que le ragoût descendait, en même temps que les verres se vidaient, les visages viraient au cramoisi, magnifiquement rougis par le grand air et la boisson. Il ne faudrait pourtant pas en déduire que ces hommes étaient pour la plupart des ivrognes. Le vin faisait simplement partie du repas et de ces longues soirées entre chasseurs, où l’on buvait tout en parlant et en plaisantant. La température montait, faisant perler les fronts, et le ton montait dans la grande pièce.
Alors, le français de l’école s’effaçait, trop étroit, trop poli pour ces hommes rudes de la campagne. Le vieux patois comtois, rugueux et savoureux, reprenait ses droits dans les bouches.
C’était l’heure des « forts en gueule ». Les bras s’agitaient, les poings tapaient sur la table pour appuyer les dires. On ne chassait pas pour la viande — il n’y avait pas de congélateur dans nos campagnes à cette époque — mais pour le plaisir d’être ensemble.
Chacun y allait de son couplet. C’était le moment où ressortaient les vieilles histoires de chasse, les déboires des uns et les exploits des autres. Les anecdotes fusaient, gonflées par le vin et la malice des anciens, qui en rajoutaient une couche pour les petits nouveaux.
Puis venait la fin du repas. Les assiettes étaient bien torchées des restes de sauce avec le trognon de pain. Le ragoût n’était plus qu’un souvenir, mais personne ne bougeait encore.
C’est alors que le maître de maison, une fois le café servi, sortait sa bouteille de gnole. Une vieille prune maison, une vraie, comme il disait, « pas trafiquée » : 52 degrés, pas pour fillette ! Elle avait été distillée pendant l’hiver, alors que la neige recouvrait encore les campagnes.
La bouteille faisait le tour de la table. Chacun avait droit à son petit verre, parfois accompagné d’un commentaire sur sa provenance, son âge ou la force de la prune. Le maître de maison n’était pas peu fier de son breuvage. Et bien entendu, il se trouvait toujours quelqu’un pour dire qu’elle était fameuse… avant de tousser discrètement après la première gorgée.
Voilà aussi ce qu’étaient ces repas de chasse : un bon repas, du pain, du vin, des histoires, des rires et une table où l’on prenait le temps de rester ensemble. Et peut-être qu’un jour, plus personne ne saura ce que voulait dire « manger la misse ». C’est justement pour cela que cette vieille expression mérite de rester dans nos souvenirs.
PS- de FC : Dans la langue Néerlandaise moderne et historiquement en Bas-Allemand, MILT est le mot exact pour désigner la rate
La Franche Comté, les Pays Bas et une partie des territoires Allemand, ont été à différentes périodes sous l'influence ou l'autorité des HAsbourgs (Ce qui expliquerais que Milt (Rate) déformé soit Misse en Franche Comté '" ce n est qu une hypothese qui n engage que moi et si un lecteur a une autre explicatoin elle sera la bienvenue ....?... F -C
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