LE CHÂTEAU
(Propriété de la famille CARRIER)
Quand j’étais jeune, ce château appartenait à une « mouisarde » : mon arrière-grand-mère maternelle, Céline CORLET.
C’était vraiment encore une autre miséreuse du village, et justement ce titre de châtelaine et de « mouisarde » me paraissait incompatible et incompréhensible, mais j’étais un gamin et ne cherchais pas tellement à comprendre. Plus tard, j’ai appris que Céline, mon arrière-grand-mère, avait une fille richement mariée dont le mari avait acheté le château et qu’elle en avait hérité après le décès de ceux-ci.
Elle vivait dans les pièces du rez-de-chaussée, presque un taudis, mais avec des meubles de grande valeur. À l’époque, le château était bien délabré et les cheminées en si mauvais état que, chez elle aussi, on se voyait à peine à quelques mètres et que l’air était presque irrespirable.
Ma grand-mère Céline vivait avec son frère Émile MARSOUDET, un vieillard avec une grande barbe blanche qui marchait en s’appuyant sur de grandes béquilles en bois très grossières. Il allait de village en village, mendiant à la porte des gens. Que rapportait-il ? Je pense guère autre chose que des croûtons de pain et peut-être parfois un morceau de lard.
Après sa mort, mon arrière-grand-mère est restée seule encore bien des années. Elle avait alors plus de quatre-vingts ans. De quoi vivait-elle ? Mystère !
Dans une aile du château, à l’étage, vivait l’un de ses fils, Georges, sa femme Anna GENTET et leurs enfants Louis, Émile et Marius. Georges était un ivrogne et un fainéant qui aurait plutôt demandé que donné quelques sous à sa mère. Sa femme Anna allait aussi de maison en maison, où elle faisait ou refaisait les matelas.
Malgré cette misère, la vieille Céline a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Elle est décédée aux environs de 1927.
Le château, qui était propriété du sieur ROUXEL d’AUQUOY, seigneur de Voillans jusqu’à la Révolution de 1789, se composait, quand j’étais jeune, d’un bâtiment à étage en L, tel qu’il est encore aujourd’hui.
À quelque distance se trouvait un grand bâtiment à usage de grange, écurie, caves, dont une voûtée, comprenant un gros pressoir à cidre (pierre et vis). Tout cela était bien délabré, ainsi que la tour dans laquelle nous allions parfois jouer.
Après la mort de mon aïeule Céline, l’ensemble a été vendu en 1928 aux enchères publiques pour la somme de 25 000 francs. Il n’y a pas eu d’autres enchérisseurs que les CARRIER. Cette somme peut paraître dérisoire aujourd’hui, mais à l’époque c’était peut-être important pour les habitants du village, et ceux qui auraient pu se permettre cet achat n’étaient peut-être pas tentés par la vie de château. D’ailleurs, le grand bâtiment (château) a dû subir de grosses réparations et la grange a été rasée pour faire place à un pavillon neuf.
P.S. de F-C :
– La tour est complètement démolie.
– 25 000 francs de 1928 équivalaient à environ 18 000 euros en 2026.
– Le château n’appartient plus aux CARRIER.


.png)
