Maison "VUILLET"
Cette maison avait une histoire un peu compliquée, comme beaucoup d’autres au village. Elle était autrefois partagée en deux parties.
La partie de l’avant appartenait à Auguste CHAMPROY, dit le « Petit Quiron », et celle de l’arrière aux héritiers de Véronique LANOIX, avant d’être réunies plus tard par Auguste HEME, le facteur.
J’ai surtout connu la partie du Petit Quiron, marié à ma tante Éléonore, parents de Marcel et Philomène CHAMPROY. Leur logement, situé en contrebas de la route, avait plus l’aspect d’une cave que d’une maison tant il y faisait sombre. On accédait à la cuisine par un passage couvert, un genre d’auvent, qui aujourd’hui ferait sans doute l’admiration de certains amateurs de vieilles pierres et d’architecture « écolo ».
À l’étage, il existait une chambre un peu fourre-tout dont le plancher était jonché de vieilles revues et journaux parlant de la guerre de 14-18. J’en étais un lecteur assidu, fasciné par ces récits qui sentaient encore la poudre et la boue des tranchées.
La partie arrière était occupée par Eugène SIMONIN, dit « Dedet », mais il dut céder la place à l’un des héritiers LANOIX, qui y vécut seul quelque temps avant d’épouser Xavérine CURTY.
Cet homme, Virgile CURTY, revenait alors de Tataouine, où il venait de passer plusieurs années dans ce qu’on appelait le bagne militaire, pour avoir déserté pendant la guerre de 14-18. Un endroit dont beaucoup ne revenaient pas, et qui marquait les hommes pour la vie.
Virgile avait une très belle voix. Le soir, souvent, il chantait devant sa porte. Parfois des chansons populaires, parfois des chansons plus engagées, car c’était un communiste convaincu, admirateur de la Russie et de son régime, et farouche ennemi de la bourgeoisie.
Dans un village très catholique et très « bien-pensant » comme le nôtre, cela en choquait plus d’un. Mais personne n’aurait osé le contrarier, car Virgile était doté d’une force absolument phénoménale.
Je l’ai vu, un soir de battage, valser avec un sac de 115 ou 120 kilos sur le dos, tout en chantant, comme si de rien n’était.
Mon père, ainsi que Francis GUILLAUME et le grand Gugu (Stéphane CHAMPROY), racontaient l’avoir vu à Baume-les-Dames, à la suite d’un pari qu’il avait gagné, porter à lui seul trois sacs de scories de 100 kilos chacun, soit 300 kilos au total, sur plus de 200 mètres… tout cela pour une simple bouteille de champagne. On ne sait pas ce qui était le plus impressionnant : sa force ou le peu de valeur de l’enjeu.
Heureusement, sauf exception, il usait rarement de sa puissance. Une fois cependant, il avait failli en venir aux mains avec le curé Monnier. La raison : celui-ci avait tiré les oreilles de son frère Henri, qui avait pourtant au moins dix-huit ans. Virgile n’avait pas du tout apprécié la méthode éducative.
À la suite de cet incident, lors d’un enterrement, le curé Monnier lui aurait presque jeté au visage la pièce que Virgile venait de déposer dans le panier de quête. Le scandale fut mémorable.
Je n’ai jamais plus revu Virgile, pourtant déjà anticlérical, remettre les pieds à l’église.
Pour revenir à l’organisation de la maison : la partie arrière, dite LANOIX – CURTY, fut achetée par Auguste HEME qui, à partir de 1927, y installa successivement plusieurs fermiers : DARBON, LORIOT, puis FAIVRE.
Par la suite, il acheta également la part d’Auguste CHAMPROY, réunissant presque tout l’ensemble sous une même propriété.
Restait seulement une petite maison séparée, située au bord de la route départementale D271 qui traverse le village. On la désignait sous le nom de :
Maison RANDEY, ou chez le « Grand Charles »
Cette petite maison, déjà en mauvais état, fut d’abord achetée par Gugu BIANCHI, puis revendue à mon frère Claude.
Aujourd’hui, elle est entièrement démolie, et son emplacement ainsi que l’ancien jardin appartiennent à Ginette VAUTRAVERS.
Quant à l’ensemble des bâtiments de la Maison VUILLET, ils ont été transformés par Ali VUILLET et sa famille en une belle et vaste maison d’habitation.
Quand on pense à ce qu’elle fut autrefois – maisons sombres, logements de fortune, histoires de soldats revenus du bagne, de chanteurs révolutionnaires et de géants capables de porter trois quintaux sur le dos – on peut dire que cette maison résume à elle seule une bonne part de l’âme du village.

