17 oct. 2014

Samedi 17 octobre 1914

Louis Pergaud écrit à Edmond Rocher *

   "Après avoir été arrosés par les shrapnells allemands et vécu quelques jours et quelques nuits inoubliables sous le feu et le gel mangeant à la diable et crevant de soif on nous a évacués, des cas de typhoïde ayant été constatés chez nous ...
   C'est dur, mon vieux, mais on s'y fait. Nous sommes encore pour quelques jours en observation et, après, nous reprendrons notre place dans les tranchées, sous les balles, face aux lignes allemandes.
   Sers la France, mon vieux, sers-la bien dans la mesure de tes forces et ne demande pas à venir partager la vie que nous menons ici. Tu n'y tiendrais pas probablement : les nuits sont terribles dans les marais de la Woëvre et, à la suite des fatigues harassantes des jours, on se réveillait après deux heures d'un sommeil hanté de cauchemars et qui n'était pas du repos avec des frissons dans le dos, les genoux ankylosés, les pieds comme des glaçons, tous les poils hérissés et blancs de givre.
   Et souvent impossible de se lever, les feux des projecteurs allemands fouillant la plaine. Ah ! comme on appelait le jour et l'action qui réchauffe, et le soleil qui fait revivre. Dans ces conditions, notre situation actuelle nous apparaît pleine de confort ; pourtant la tente n'est pas un palais et la paille ne constitue pas toujours un matelas bien chaud.
   Je ne te raconte pas en détail ce qui s'est passé au cours des journées où nous avons été engagés, ce sera pour plus tard. J'ai vu éclater sur ma tête et à mes côtés autant d'obus qu'il est possible, j'ai vu tomber des hommes et mon lieutenant, j'ai dû faire replier moi-même la section dont je devenais le chef à 200-300 mètres en arrière pour échapper à ce feu d'enfer. A aucun instant je n'ai connu la peur : j'avais autre chose à faire et mes hommes à l'abri, prêts de nouveau à une offensive vigoureuse, nullement entamés ni découragés, je n'ai trouvé qu'un trou d'abord, puis deux dans ma capote. J'ai ramassé un éclat d'obus que j'ai emporté dans ma cartouchière et quant aux balles qui ont sifflé à mes oreilles et bourdonné autour de mes tempes, je crois qu'elles sont aussi nombreuses que la postérité que Dieu le Père, dans son infinie miséricorde, promit à Abraham aux jours bibliques.
   Tout ceci pour te dire, vieux, qu'on peut être rudement exposé et en revenir sans une égratignure. Depuis, je commande la section, toujours comme sergent, et je te prie de croire que je sais me faire obéir : sévère et fraternel à la fois et juste autant que possible. Je ne sais pas si on me nommera sous-lieutenant. Si je demande, ce serait chose faite tout de suite ; mais je n'aime pas demander et j'attends. En passant mon brevet de chef de section, j'ai prouvé que j'étais capable de diriger des hommes ; si l'on me demande, je dis : présent. Sinon, je continue à en remplir les fonctions dans ma modeste capote de sergent.
   Au reste, nous formons, les sous-officiers de la compagnie, une équipe fraternelle qui s'entend le mieux du monde.


* Edmond Rocher, romancier, poête et littérateur